Du professeur au coach…

SprachcoachAvez-vous remarqué que les professeurs de langue choisissent, en nombre croissant, de s’intituler « coach » ? Contrairement à ce qu’on pourrait penser au premier abord, il ne s’agit pas d’une simple mode. Cette évolution va plus loin qu’un changement de dénomination.

En effet, l’apprentissage, autrefois appréhendé à travers la transmission, est désormais considéré comme un processus actif, mis en place par l’apprenant afin de s’approprier des savoirs. Le professeur ne fait plus alors que l’accompagner dans ce processus. D’où le nom de coach. Comme en sport, l’apprenant a des objectifs à atteindre à long terme. Pour l’y aider, son « coach » lui propose un plan d’entraînement avec des étapes à franchir. Si on va jusqu’au bout du raisonnement (comme le fait Jacques Rancière dans Le maître ignorant), il n’est même plus nécessaire pour le coach de maîtriser le domaine dans lequel l’apprenant souhaite se spécialiser, puisqu’il ne fait plus qu’accompagner le processus. Nous n’avons donc plus à faire à des spécialistes, mais à des « accompagnateurs », voire des « animateurs ».

Si vous voulez apprendre quelque chose, toutes les ressources sont disponibles sur Internet, que ce soit dans des vidéos de tutorat sur Youtube, dans la littérature spécialisée disponible sur Google Books ou sur des portails spécialisés dans l’apprentissage (par exemple dans celui des langues : Yabla, Rosetastone, Babbel, italki…). Et puis, il y a des outils permettant de rationnaliser les fiches de vocabulaire ou de créer des mind-maps… Bref, tout ce dont vous pouvez rêver se trouve en libre-accès sur la toile.

Mais alors, pourquoi ne sommes-nous pas tous savants ? C’est que, finalement, il est difficile de se discipliner soi-même. Même les adultes ont visiblement bien du mal à apprendre tous seuls. Bien sûr, il existe depuis toujours des autodidactes, mais n’est-ce pas l’exception qui confirme la règle, un modèle impossible à suivre pour tous ? Voilà pourquoi les coaches ont la côte : un rendez-vous fixe une échéance, aide à maintenir un cap.

En Allemagne, c’est le type d’enseignement qui a été adopté, de l’école à l’université. Il s’adapte paraît-il aux rythmes de l’enfant. L’objectif est d’encourager la participation à la construction des savoirs, et par là l’autonomie et la prise de parole. On commence dès l’école, où l’enseignant est le facilitateur d’un apprentissage automotivé. On apprend par soi-même, quand on en a besoin. C’est suivre les constats de Carl Rogers, qui l’amenèrent à privilégier « l’autodétermination » et la liberté pour apprendre : « J’ai finalement l’impression que le seul apprentissage qui influence réellement le comportement d’un individu est celui qu’il découvre lui-même et qu’il s’approprie. » [Carl Rogers, Liberté pour apprendre, Paris, Dunod, 1972] Pourtant, est-ce bien ainsi que se passent les choses ? Car qui a besoin du latin à 15 ans ? Ne s’agit-il pas d’un mauvais tour joué par notre mémoire ? N’est-ce pas simplement que, « comme la plupart d’entre nous avons oublié comment nous avons appris ce qui compte vraiment, nous sommes convaincus que cela venait de notre propre questionnement », comme l’affirment Marie-Claude Blais, Marchel Gauchet et Dominique Ottavi dans Transmettre Apprendre ?

A l’université, toujours dans la même logique, on s’efforce de développer le Blended-Learning (en théorie, l’alternance de phases de cours en présentiel et à distance, mais dans la pratique, il s’agit souvent de la version moderne des devoirs à faire chez soi…). On cherche à moderniser les techniques d’enseignement et les matériels proposés en cours, à tout centrer sur l’apprenant et sur ses besoins, puisque c’est ce qu’il apprendra le mieux. Les éditeurs élargissent leur offre, l’ancien manuel avec CD tend à disparaître au profit de vidéos, de matériel pour le TNI (Tableau Numérique Interactif) et d’exercices d’autoapprentissage en ligne pour la plateforme Moodle.

Pourtant, qu’observons-nous ici ? Des citoyens dociles, passifs, acceptant les règles sans vraiment chercher à comprendre leur raison d’être. La plupart des citoyens s’estime non qualifiée pour avoir une opinion politique. Le cliché veut que les Français aient une opinion sur tout. Il a bien un fond de vérité : que seraient les discussions de café du commerce sans opinions tranchées, pas toujours bien fondées il faut l’avouer ? Notre système scolaire, encourageant le bourrage de crâne, incitant au bachotage et à la « passivité », produit donc de grandes gueules… Les Allemands admirent d’ailleurs les Français pour leur bagout. Ces derniers protestent dès qu’il est question de revenir sur leurs sacro-saints « acquis sociaux » ! Sans grand succès, soyons honnête, mais ce n’est pas cela qui compte aux yeux de nos dociles teutons, sages comme des moutons, et qui encaissent tout. Tout est dans l’attitude…

Bref, il faut croire que les pédagogues modernes ont tout faux : en souhaitant encourager l’autonomie, en considérant l’apprendre comme un processus personnel d’appropriation, ils sont parvenus à la soumission, ils ont sapé les bases de la pensée autonome. Est-ce une question de caractère national ? Je ne le pense pas. Apparemment, il faut du bourrage de crâne pour développer des capacités à penser par soi-même. Descartes lui-même, avant de rejeter l’enseignement de ses maîtres, l’avait reçu. L’apprentissage actuel, individualisé et autonome, est sans doute plus adapté aux adultes, qui disposent déjà d’une base, et surtout d’une méthode. Rousseau avait tout faux, qui voulait adapter l’enseignement au développement de l’enfant. L’enseignement doit le soutenir (dixit Marie-Claude Blais, Marchel Gauchet et Dominique Ottavi). Nous avons donc un problème : nous sommes bien sur la mauvaise voie à l’école !

En France, où l’université est bien moins à la pointe de la modernité, certains étudiants trouvent déjà qu’elle va trop loin, et se réjouissent du retour à la craie du professeur universitaire qui renonce aux polycopiés et/ou au Powerpoint : enfin le temps de prendre des notes, de suivre l’évolution de la pensée, plus de résultats livrés tout crus mais un schéma qui s’élabore au tableau sous leurs yeux ! Il faut croire que la transmission, c’est important.

En fait, nous ne savons toujours pas ce que signifie apprendre. Nous en sommes au même stade que Platon, qui met en scène Socrate et un esclave : apprendre, est-ce réellement se souvenir ? Un exemple que Jacques Rancière juge encore trop dirigé : Socrate guide l’esclave par ses questions ! Pourtant, à l’école, que nous a-t-on donné ? On nous a fourni des démonstrations à imiter, donné des exemples, posé des questions faisant appel à la réflexion intellectuelle, on a contrôlé les connaissances acquises, collaboré à des activités partagées. Et si c’était cela, la transmission ? Plus de coach, rendez-nous nos profs !

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