Terreur

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Le hasard a voulu que, deux jours après les attentats de Bruxelles, je me retrouve au théâtre devant la pièce de Ferdinand von Schirach : Terror (Terreur). Malgré mes a priori négatifs sur l’auteur (arrogance francaise ?), la pièce m’a paru un excellent exemple de ce qui se fait de mieux actuellement au théâtre. Le public y participe et un site Internet recense les résultats de toute l’Allemagne. Bref, c’est l’événement théâtral.

Après la démocratie participative, le théâtre participatif s’est emparé de la scène grâce à Thomas Ostermeier et à son interprétation d’Un ennemi du peuple d’Ibsen, une mise en scène dans laquelle il donne la parole à la salle. Mais faire du théâtre participatif, c’est risqué : cela donne des représentations très différentes de soirée en soirée, en fonction du public et de la qualité de ce qu’il apporte. D’où l’idée de contourner le problème en laissant l’illusion de la participation. De tout temps, les acteurs de théâtre se sont adressés au public à travers des monologues (cf Shakespeare) ou des apartés (Molière). Désormais, ils s’aventurent à lui poser des questions rhétoriques, ou appelant la réponse d’un comparse caché dans la salle. Cela laisse toujours un petit goût amer dans la bouche : on se sent « joué ». Je me suis d’ailleurs souvent demandée comment les acteurs réagiraient si une réponse arrivait vraiment du public… Sans doute l’ignoreraient-ils pour la plupart (Lars Eidinger exclu, qui réagit même quand on ne lui adresse pas la parole, simplement parce qu’un spectateur a le texte sous les yeux ! Il travaille d’ailleurs souvent avec Ostermeier et c’est la star de la Schaubühne). Avec Terror, nous avons un bon exemple de théâtre participatif réussi. La pièce propose une participation limitée à un vote qui vous en apprend autant sur vous-même que sur la communauté à laquelle vous appartenez, tout en garantissant une certaine homogénéité de la qualité des représentations.

Il s’agit d’un procès (ce qui me rappelle la constellation familiale de Eisler on the beach). La mise en scène est très sobre : fond en béton brut imitant les murs d’une cellule, évier, chaises. La seule concession à la technique, ce sont les projections qui servent d’intermède sur ce fond en béton. Leur graphisme est très réussi. Elles font allusion à l’accident qui fait l’objet du procès, peut-être aux cauchemars du prévenu…

Les faits sont rapidement exposés. Un pilote d’avion de chasse est accusé d’avoir abattu un avion de ligne transportant 164 passagers. Celui-ci avait été détourné par des terroristes qui avaient l’intention de le faire s’écraser sur un stade de foot noir de monde (Münchner Allianz Arena : 70 000 spectateurs). En Allemagne, suite aux attentats du 11 septembre 2001 et à un incident à Francfort sur le Main en 2003, une loi avait été votée permettant, en dernier recours, d’abattre un avion de ligne détourné par des terroristes. Cependant, celle-ci a été déclarée anticonstitutionnelle. Le pilote en question n’a donc jamais reçu l’ordre d’abattre l’avion de ligne. Il a pourtant décidé de tirer, s’opposant ainsi aux ordres et à la loi. Est-il coupable ?

La majeure partie du temps, c’est l’accusation qui a la parole. Est-ce un parti pris de l’auteur, qui prend tout simplement ses aises pour exposer son opinion ? Ou s’agit-il de rééquilibrer le procès contre ce qu’il pense être l’opinion dominante ? Mystère. Juste avant la pause, qui fait office de temps de délibération pour les jurés que sont les spectateurs, le mode de scrutin est exposé : il s’agit de revenir dans la salle par la porte portant l’inscription correspondant à son jugement : « schuldig » (coupable) ou « unschuldig » (non coupable). Ce soir-là, les jurés optent en majorité pour « unschuldig » (247 voix contre 225). Les résultats de toute l’Allemagne sont recensés ici. Bref, c’est l’événement théâtral.

Pendant la représentation, les performances rhétoriques de la procureure et de l’avocate me fascinent : elles commencent presque systématiquement sur la rive opposée. Tout cela dans le but avoué de nous faire traverser, bien sûr. Leurs exemples figurent parmi les classiques de l’éthique. Pourtant, pas besoin de retournement de situation pour continuer à captiver. Les éléments à charge se succèdent. La justice est féminine (juge, avocate et procureure), l’armée masculine (le pilote de chasse et son supérieur). Parallèlement aux arguments théoriques, l’auteur en appelle à l’empathie, avec le témoignage de la femme d’une victime. Celle-ci avait reçu un sms de son mari alors qu’elle l’attendait à l’aéroport… Malgré tout, l’Allemagne de l’Ouest affiche des taux de relaxe de 100%. Seule Dresde affiche plus de « coupable » que de « non coupable » à son compteur. L’expérience de la dictature aurait-elle rendu les Dresdois plus sensibles au respect de la loi ? Ou s’agirait-il d’obéir aux ordres ? Finalement, les raisons du jugement sont tout aussi intéressantes que le jugement lui-même.

Un critique de Die Zeit affirme que la pièce n’a pas de héros. En effet, on peut considérer le pilote non coupable, mais alors son acte n’est plus héroïque, puisque le vote le libère du sacrifice. Ou bien on peut le considérer coupable, mais alors ce n’est pas un héros, c’est un coupable. D’un côté, on peut admirer quelqu’un qui va jusqu’au bout de ses convictions, y compris quand on ne les partage pas, sans se soucier des conséquences. Mais d’un autre, si on considère qu’en agissant ainsi, il met en danger la communauté, la menant vers une guerre qu’il s’agit d’éviter, alors l’admiration se transforme en accusation.

C’est vrai qu’on peut voir comme une faiblesse l’incapacité à agir dans laquelle on se place si on refuse de sacrifier des innocents pris en otage. Sommes-nous en guerre et devons-nous nous défendre contre les terroristes en dépit de la loi, ou faut-il respecter l’État de droit ? On peut effectivement penser qu’il s’agit d’un sacrifice inutile, puisqu’il ne convaincra certainement pas les terroristes de notre supériorité morale. Pourtant, nous aurions bon dos à défendre des valeurs que nous n’appliquerions pas. Qui sont finalement nos héros ? Les martyrs chrétiens ? Gandhi ? Si le problème était plutôt que nous ne sommes nous-mêmes pas vraiment convaincus de la passivité que nous consacrons ?

Il y reste un parallèle intéressant à faire avec la domination AfDine

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