La domination AfDine

AfD

Il y a quelques semaines, j’ai appris en regardant le Heute Show sur ZDF que les électeurs de l’AfD, un parti d’extrême-droite allemand, étaient en grande majorité des hommes. En effet, près de 18% des hommes votent pour ce parti, alors que seuls 2% des femmes en font autant. Un fossé. Cela interpelle. D’autant qu’après le ramdam médiatique autour des événements de Cologne à la Saint-Sylvestre, il y a de quoi s’interroger : si les femmes sont les premières victimes des voyous immigrés, pourquoi ne sont-elles pas les premières à voter pour un parti xénophobe ?

Le vote d’extrême-droite semble donc relever d’un ressentiment masculin. Les hommes auraient-ils l’impression de ne plus avoir leur place dans ce pays dirigé par une femme ? Ayant récemment revu un documentaire québécois sur le sujet, je ne suis pas tranquille : certes, il existe officiellement un consensus pour l’égalité des sexes, mais certains hommes se sentent visiblement discriminés (un rééquilibrage allant de pair avec la perte d’anciens privilèges…). Que ce soit sous la pression du politiquement correct ou faute de moyens intellectuels suffisants, ils sont incapables d’exprimer leur mécontentement et se réfugient dans la haine. Celle-ci débouche sur un vote pour des partis prônant l’usage de la violence (l’AfD propose de tirer sur les réfugiés) ou sur des actes terroristes, comme ce fut le cas au Canada, lors de la tuerie de l’Ecole Polytechnique en 1989. D’après le reportage « La domination masculine », cet attentat y aurait même « libéré la parole », ce qui tendrait à prouver que c’est bien la pression du politiquement correct qui retient nos frustrés d’exprimer tout haut ce qu’ils pensent tout bas. La mauvaise foi des témoignages laisse bouche bée. Certains vont jusqu’à parler de génocide des hommes… Alors que c’est bien sur des femmes qu’on tire, et ce pour la seule et unique raison que ce sont des femmes. Est-ce déjà arrivé à des hommes ? Pas que je sache. Ce qui est vrai au Canada, l’est-il aussi en Allemagne ? L’homme allemand, auquel on reproche parfois d’être émasculé, condamné à pisser assis, se sentirait-il opprimé ?

La société allemande paraît en effet écartelée entre cette image de l’homme moderne qui fait le ménage et participe à l’éducation des enfants d’un côté (comme tout Latte Macchiato qui se respecte…), et des idées encore très conservatrices de l’autre. Elle commence tout juste à faire une place aux mères dans le monde du travail. Les discussions autour du nombre de places en crèche et de l’allocation parentale (où doit-on investir ?) montrent que la société évolue peu à peu. Bien trop lentement pour les femmes, mais peut-être beaucoup trop vite pour les hommes, pour certains hommes en tout cas. Apparemment, ceux qui ont l’impression de rester sur le carreau prônent un repli sur soi, un retour aux valeurs traditionnelles, à la famille, et votent pour un parti d’extrême-droite dont les représentants sont en majorité des hommes.

Pour les autres, la question de l’émasculation semble « sérieusement » se poser. Suite aux événements de Cologne, même un journal tel que le FAZ s’interroge : où les vrais hommes sont-ils passés ? L’auteur de l’article, Claudius Seidl, pense qu’après avoir préoccupé les femmes (mais où étaient donc passés ces hommes censés nous protéger ?), cette question se pose désormais aux hommes (sommes-nous tous devenus des lavettes ?). Il me semble que Baudelaire déplorait déjà la suppression de l’héroïsme par la modernité. Pour lui, « modernité » rimait en fait avec « décadence ». Dans son article, Claudius Seidl reprend cette thèse pour s’attacher à la rééclairer en donnant un sens positif à la modernité. Selon lui, l’absence de héros serait donc plutôt le signe des progrès réalisés par notre société moderne. C’est elle qui permettrait aux faibles d’exprimer leurs talents, visiblement estimés par notre auteur de nature, disons…  plus intellectuelle (mais ne s’agirait-il pas là d’un cliché ? Et qui regarde Game of Thrones sait bien que même dans les sociétés archaïques, pouvoir ne rime pas toujours avec force physique ou virilité…). Il en vient ainsi à louer la providence qui laisse désormais aux hommes la possibilité de se développer librement, sans plus leur imposer de modèle. Politiquement très correct, mais intellectuellement peu satisfaisant.

D’abord, parce Claudius Seidl associe ainsi héroïsme et force physique (un amalgame qui passerait tout à fait inaperçu dans le programme de l’AfD). Or, c’est plutôt la force morale qui engendre les héros. Ensuite, parce qu’il fait de l’absence de héros contemporains une preuve de la fin de la loi du plus fort. Pour lui, c’est la fin de la suprématie de la force physique qui l’a rendue superflue. Or, Cologne est bien la preuve de l’invalidité de cette thèse : cet incident illustre l’incapacité de notre société moderne à protéger les plus faibles, la nécessité d’un recours à la force physique, le retour à la loi du plus fort (si celle-ci a jamais disparu). Cet article me laisse donc avec la désagréable impression de partir de thèses AfDines pour aboutir à une conclusion politiquement correcte… Quel est donc le but de cette manœuvre ?

Si on peut saluer comme un progrès le fait que les hommes ne soient plus enserrés dans des modèles de virilité archaïques, telles des femmes dans leur corset, à mon avis Christian Seidl se trompe de diagnostic. Cologne ne montre pas que les héros ne sont plus nécessaires, mais plutôt que notre société n’a plus d’idéaux à leur offrir. Car les héros existent encore : les jeunes gens qui partaient autrefois mourir pour des idées en Espagne se rendent aujourd’hui en Syrie. Mais dans notre société individualiste, aussi faible sur le plan moral que physique, chacun ne pense qu’à soi, attendant du gouvernement qu’il prenne toutes les initiatives et ne s’estimant plus partie prenante de la communauté. Et voilà comment nos faibles hommes « modernes » se mettent à voter AfD…

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Une réflexion au sujet de « La domination AfDine »

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