Richard III, la nouvelle star de la Schaubühne

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Ce fut une soirée exceptionnelle que ce vendredi soir à la Schaubühne… Y voir Richard III dans la mise en scène d’Ostermeier, avec Lars Eidinger dans le rôle principal relevait assurément du défi, tant la difficulté à trouver des places est devenue légendaire à Berlin. Celles-ci s’arrachent littéralement, et deux heures après l’ouverture de la vente en ligne, c’est plié : tout est complet. Les gens ont beau faire la queue devant le théâtre par des températures négatives, la caissière les regarde d’un air désolé… Exagéré? Détrompez-vous. Pendant ce spectacle d’une durée de près de trois heures, on ne jette pas un seul coup d’œil à sa montre. Il est vrai qu’après les six heures de représentation des Frères Karamazov à la Volksbühne (mise en scène de Castorf), on a déjà un peu d’entraînement… Mais dans cette petite salle à l’atmosphère intimiste, transformée en théâtre élisabéthain sur le modèle du Globe Theater de Shakespeare, le temps n’existe plus. La magie du théâtre vous saisit, et les mots du papier prennent vie, ce qui paraissait incompréhensible devient évident…

Car elle est bien étrange à la lecture, cette pièce de Shakespeare, dernier volet d’une tétralogie relatant le destin de la dynastie des York. C’est une des premières pièces de Shakespeare (quoique que la date de rédaction fasse l’objet d’une controverse), et si le personnage central ne restera pas le seul manipulateur dans son œuvre (Iago dans Othello, Edmond dans King Lear ou Lady Macbeth dans Macbeth), c’est sans doute le seul qui occupe le centre de « sa » pièce, ne concentrant pas ses efforts sur une seule victime mais manipulant véritablement tout son entourage pour parvenir à ses fins. Sur le papier, la facilité avec laquelle celui-ci accepte la manipulation est confondante, et demeure à vrai dire tout à fait incompréhensible. Richard lui-même s’en étonne, mais cet artifice ne suffit pas à dissiper l’impression que les autres personnages n’ont pas plus de consistance que des pantins… En particulier les femmes, comme c’est souvent le cas chez Shakespeare, à l’exemple de cette Lady Anne qui, sachant Richard III coupable de la mort de son père et de son bel et vertueux mari, se laisse séduire sur la tombe de ce dernier par le meurtrier, de son propre aveu difforme et boiteux. La surprise du séducteur face à son succès ne le rend pas moins invraisemblable. Pourtant, ces doutes disparaissent bel et bien pendant la représentation, Richard III séduit Lady Anne et le public avec, on y croit ! L’inconcevable devient possible, et la pièce se dévoile.
Bien sûr, si la mise en scène est bluffante, neuve tout en paraissant simple et évidente, la magie opère aussi grâce au comédien interprétant le rôle principal, la star de Berlin, j’ai nommé : Lars Eidinger. Plutôt moins démonstratif qu’à son habitude, il donne le « la » et trouve le ton juste. Avec lui, la pièce oscille sans cesse entre tragique et comique, et le spectateur en perd son souffle. Alors que la succession des meurtres et trahisons pourrait le rebuter, le dégoûter du personnage, le comédien rétablit à chaque instant la complicité, le séduisant dans ses apartés, le reconquérant sans cesse. Lars Eidinger n’est pas une star pour rien et avec lui, l’expression « brûler les planches » prend tout son sens. Peu importe que les autres figures restent pâles, on ne voit que lui. Et finalement, le seul autre personnage réellement incarné de la pièce, dont le potentiel apparaît dès la lecture, crève lui aussi les yeux : Margaret, ancienne reine bannie, dont les menaces, les sorts jetés font trembler à les entendre dans la voix grave du comédien qui l’incarne.
Ce choix d’un comédien homme restera cependant un mystère. Certes, il joue à merveille. Mais était-il vraiment impossible de trouver une femme capable d’en faire autant ? Il est souvent reproché à Shakespeare son manque de personnages féminins dotés d’un peu plus de profondeur psychologique que les spectres (dont il raffole d’ailleurs). Pour une fois qu’il y en a un, pourquoi donner son rôle à un homme ? Vous m’objecterez peut-être qu’autrefois, tous les rôles étaient interprétés par des comédiens de sexe masculin. Certes, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Et puis, pourquoi Lady Anne et la reine Elisabeth sont-elles alors interprétées par des femmes ? Cette fois, on pourrait accuser Ostermeier de dépouiller Shakespeare d’un rare contre-exemple.
Il faut aussi avouer quelques habitudes bien teutonnes. Le strip-tease incontournable de l’acteur principal, qui n’est pas forcément très utile, pendant la scène de séduction de Lady Anne. Le micro marquant les apartés (peut-être a-t-on peur que le public ne comprenne pas qu’on s’adresse à lui ?) La caméra, qui renvoie le visage de l’acteur principal en gros plan derrière lui (celle-ci a d’ailleurs refusé de fonctionner, petit incident technique qui aura été la cause d’un intermède, quelques blagues contées par Lars Eidinger en personne…). Et comme au cinéma, il y a de la musique avec un batteur présent sur scène.
Mais ne nous plaignons pas, tout cela est resté anecdotique et n’a pas gâché notre plaisir. Juste un petit conseil pour finir si vous voulez avoir des places : repérez le jour (et l’heure !) de leur mise en vente sur le Net et connectez-vous jusqu’à pouvoir conclure votre achat !

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